J'ai huit ans. Ou dix ? Ma mère m'emmène dans la Vanguard, pour aller pique-niquer au Bois de la Cambre. 

C'est curieux : la Vanguard a été vendue quand j'avais cinq ans... et ma mère ne m'a jamais emmenée pique-niquer où que ce soit.

Nous sommes arrivées au Bois. Elle pose une grande nappe à carreaux, comme l'essuie de mineur qui est mon préféré pour m'essuyer les mains quand je les lave à la cuisine, sur l'herbe très verte. Et sort des couverts et une flopée de sandwiches d'un grand panier d'osier. 

Je suis assise en face d'elle. Tout à coup, elle m'arrache une main.

Je la vois faire, je me vois comme si j'étais plus loin, plus haut, avec le poignet qui saigne, et ma main d'enfant sur l'herbe si verte. 

Elle me tend un sandwich. Que je prends de la main qui me reste. Je mords dedans. Elle me lie les jambes, et me bâillonne avec une serviette. Puis elle m'arrache le bras, celui qui n'a plus de main au bout. Ca ne fait pas vraiment mal. C'est juste surprenant. Je ne dis rien.

Le moi témoin continue à regarder sans pouvoir intervenir. Au bout d'un moment, je me vois, complètement déchiquetée, mes morceaux épars sur l'herbe verte, à côté de la nappe à carreaux gris et bleus. 

C'est alors qu'elle me demande, de sa voix la plus tendre, un air de sollicitude inquiète sur le visage, pourquoi je ne finis pas mon sandwich. C'est qu'elle n'a acheté pour les garnir que des choses que j'aime. N'est-ce pas gentil ? Alors, pourquoi est-ce que je ne finis pas mon sandwich ? 

Je me réveille...