"La forêt est un temple où de vivants piliers..."

Bien sûr, la forêt est un temple.

Mais bien avant cela, la forêt est un ventre. Un luxuriant chaudron où fermente inlassablement, en son éternelle alchimie, le cycle éternel de la vie-mort-vie, la chanson de tout ce qui ne survit que par d'autres morts... 

La forêt est un ventre, d'où jaillirent pêle-mêle, l'animal et l'humain, le végétal et le féerique... Chacun empruntant aux autres, en un ordre indécis, qui son endurance, qui l'arme de la griffe et la dent, qui la magie de ses refrains, qui la ruse, qui les ailes... 

Depuis, elle est pour certains le refuge accueillant où s'évaporent toutes les peines. C'est pour ceux-là que son couvert est un gîte, son parfum une extase changeante aux couleurs de saisons. Ils y trouvent la paix de leur âme, les mots de leur chant intérieur, la clarté de leur regard et les sanctuaires où, pour eux, et eux seuls, les fées dansent encore. Ils reconnaissent le passage du chevreuil, le pas du sanglier et les ailes de libellules aux lisières enchantées. Ils savent la douceur de la lumière aux clairières et le bonheur du ruisseau dont la source chantonne, tapie dans l'ombre et les mousses. 

Elle est pour d'autres le lieu d'un effroi sans nom. Chaque fois qu'ils en approchent, le malaise fait en eux tourbillonner le froid des membres, l'engourdissement de l'os et du muscle qui ne veulent plus obéir aux ordres... Ceux-là qui se réjouiraient de la voir disparaître, ingénieurs laborieux, besogneux ingénieux, s'ingénient à la percer, la violer, la brûler... au nom d'un progrès dont ils ont fait une religion nouvelle de l'humanité, et qui la conduit à sa fin, peut-être... 

Le fer et le feu que l'homme porte en ses plaies est, depuis des millénaires, le signe d'une alliance perdue entre une humanité que sa sauvagerie épouvante et enrage et les forces souterraines, aériennes et terrestres qui tissent son être et son devenir. 

"Nous n'irons plus au bois..." Qui pourrait prononcer ces mots sans avoir le gosier qui se serre et l'oeil brillant de larmes ? Pas moi...